À l’occasion de la Fête de la Musique, le 21 juin 2026, la Bibliothèque de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée vous invite à découvrir une sélection d’ouvrages consacrés à la musique dans les civilisations antiques. Plongez dans l’univers sonore des Grecs, des Romains, des Égyptiens et des Mésopotamiens, où la musique occupait une place centrale, à la fois sacrée, sociale et artistique. Tous les livres sont empruntables. Venez découvrir la sélection à l’accueil de la bibliothèque jusqu’au 30 juin 2026.
L’archéo-musicologie : l’art de reconstituer l’éphémère
L’étude de la musique dans les civilisations antiques se heurte à une difficulté majeure : son objet même, le son, est par nature évanescent. Contrairement aux vestiges archéologiques tangibles — poteries, inscriptions ou monuments —, la musique disparaît dès qu’elle cesse d’être jouée. Les traces qui nous en restent sont fragmentaires : quelques partitions incomplètes gravées sur des tablettes ou des papyrus, des représentations iconographiques d’instruments sur des fresques ou des bas-reliefs, et de rares fragments d’instruments eux-mêmes, souvent brisés ou altérés par le temps.
Les tablettes cunéiformes mésopotamiennes, les hymnes grecs notés sur des pierres ou les traités théoriques romains ne nous livrent que des bribes de ce qui fut un univers sonore riche et complexe. Comment reconstituer des mélodies, des rythmes ou des timbres à partir de ces indices ténus ? Comment saisir la dimension émotionnelle, sociale ou sacrée de ces musiques sans pouvoir les entendre ? L’archéo-musicologie relève ce défi en croisant les approches : analyse des textes anciens, étude des instruments conservés, et même tentatives de reconstitution sonore à partir des connaissances disponibles.
C’est cette quête passionnante, à la frontière de l’archéologie, de la musicologie et de l’histoire, que nous vous invitons à explorer à travers cette sélection d’ouvrages et de ressources.
La musique, langage universel de l’Antiquité
Dès l’aube des premières grandes civilisations, la musique s’est imposée comme un élément fondamental de la vie quotidienne, religieuse et culturelle. En Mésopotamie, les tablettes cunéiformes, comme celles étudiées par Richard Dumbrill dans The Archaeomusicology of the Ancient Near East (2005), témoignent de l’existence de notations musicales dès le IIIe millénaire av. J.-C. Les hymnes en l’honneur des dieux Enki ou Inana (Ishtar en akkadien) étaient accompagnés d’instruments comme la lyre ou le pandoura, ancêtre du luth.
En Égypte ancienne, la musique était indissociable des rituels funéraires et des cérémonies royales. Hans Hickmann, dans son Catalogue d’enregistrements de musique folklorique égyptienne (1979), a étudié les instruments sacrés comme les sistres, dédiés à la déesse Hathor, ou les harpes et luths représentés sur les fresques des tombes de Thèbes. Ces traditions sonores, souvent liées au culte, révèlent une dimension spirituelle profonde.
La Grèce antique : l’harmonie comme idéal
Chez les Grecs, la musique — ou Μοῦσαι / Moûsai (les Muses) — était bien plus qu’un art : elle était une science, une composante essentielle de l’éducation. Les philosophes, de Pythagore à Platon, y voyaient le reflet de l’harmonie cosmique. Annie Bélis, dans Les Musiciens dans l’Antiquité (1999), explore le rôle des musiciens dans la société grecque, tandis que Egert Pöhlmann et Martin West, dans Documents of Ancient Greek Music (2001), nous transmettent des partitions et des théories musicales antiques. Les modes musicaux, comme le dorien ou le phrygien, étaient associés à des émotions et à des vertus morales.
Les instruments, tels que l’aulos (hautbois), la kithara (lyre perfectionnée utilisée par les musiciens professionnels) ou la syrinx (flûte symbôle de la nymphe éponyme, dans le mythe du dieu Pan), accompagnaient les tragédies d’Eschyle ou de Sophocle, ainsi que les jeux olympiques et les fêtes dionysiaques. Timothy Power, dans The Culture of Kitharôidia (2010), analyse la performance musicale dans la Grèce antique, tandis que Luisa Zanoncelli, dans La Manualistica musicale greca (1990), étudie les traités théoriques qui ont fondé la musicologie occidentale.
Les inscriptions de Delphes, compilées par Annie Bélis dans le Corpus des inscriptions de Delphes (1992), révèlent également l’importance des concours musicaux, comme les Jeux Pythiques, où les citharistes et aulètes s’affrontaient pour l’honneur d’Apollon.
Dans son ouvrage Monody in Euripides (2023), Claire Catenaccio explore une dimension essentielle de la musique grecque antique : la monodie, c’est-à-dire le chant soliste qui, dans la tragédie, incarne la voix des personnages. Véritable innovation à la fois littéraire et scénique, la monodie transcende la forme poétique de la tragédie grecque. Contrairement au chœur, qui représente la collectivité, la monodie donne à entendre l’intimité des émotions individuelles — la souffrance, la colère, la lamentation ou l’extase.
Chez Euripide, la monodie devient un outil dramatique puissant. Les héros de ces pièces les plus tardives, Iphigénie en Tauride, les Phéniciennes ou Oreste, expriment à travers le chant leur démesure (hybris) ou leur désespoir. Ces moments lyriques, souvent accompagnés de l’aulos, ne sont pas de simples interludes : ils révèlent la tension entre l’ordre social et les passions humaines. Claire Catenaccio montre ainsi comment Euripide utilise la monodie pour sublimer le lien essentiel entre musique et théâtre.
Rome : la musique au service du pouvoir et du culte
Les Romains, héritiers des Grecs, ont intégré la musique dans leur vie publique et privée. Christophe Vendries, dans Instruments à cordes et musiciens dans l’Empire romain (1999, coécrit avec Annie Bélis), décrit le rôle des tibicines (joueurs de flûte) qui accompagnaient les sacrifices, les triomphes militaires et les funérailles. Les citharèdes (chanteurs accompagnés de la cithare) animaient les banquets des patriciens, comme le montre Alexandre Vincent dans Jouer pour la cité (2017).
La musique était aussi un outil politique : l’empereur Néron, passionné de chant et de cithare, organisait des concours musicaux pour affirmer son prestige. Marie-Hélène Delavaud-Roux, dans Musiques et danses dans l’Antiquité (2011), souligne la diversité des pratiques musicales romaines, des tuba (trompettes droites) aux hydraules (orgues à eau), qui marquaient les jeux du cirque.
Le Proche-Orient et la Méditerranée : un héritage partagé
Les échanges culturels entre la Grèce, Rome, l’Égypte et la Mésopotamie ont enrichi les traditions musicales. Giovanni Casali et Alessia Zangrando, dans Suoni e strumenti musicali nel mondo antico (2024), offrent une synthèse des découvertes archéomusicologiques récentes, tandis que Sibylle Emerit, dans Musiques ! (2017), met en lumière les instruments et les pratiques musicales à travers les collections du Louvre-Lens.
Pour les périodes plus tardives, Christian Troelsgard, dans Byzantine Chant (1997), explore la transition vers les traditions musicales byzantines, héritières directes de la Grèce antique.
Un héritage vivant
Ces traditions musicales, bien que souvent fragmentaires, ont traversé les siècles pour influencer les musiques médiévales, byzantines et même modernes. Les recherches contemporaines en musicologie antique, comme celles menées par Annie Bélis, Christian Vendries ou Sibylle Emerit, permettent de reconstituer ces sons disparus et de mieux comprendre leur rôle dans les sociétés anciennes.
Sélection bibliographique à découvrir et emprunter à la bibliothèque :
- Bélis, A. (1992). Corpus des inscriptions de Delphes. Ecole française d’Athènes. TXT CN360. CID 1992
- Bélis, A. (1999). Les musiciens dans l’Antiquité. Hachette. REF AC25.V52. B4 1999
- Casali, G., & Zangrando, A. (2024). Suoni e strumenti musicali nel mondo antico. L’Erma di Bretschneider. ACL N8226. S8 2024
- Catenaccio, C. (2023). Monody in Euripides. Cambridge University Press. TXT PA3976.9. C3 2023
- Delavaud-Roux, M.-H. (2011). Musiques et danses dans l’Antiquité. Presses universitaires de Rennes. HCL ML167. M8 2011
- Dumbrill, R. (2005). The Archaeomusicology of the Ancient Near East. Trafford. AOR PJ3921.M8. D8 2005
- During, J. (2023). Musique et extase. les Éditions du Cerf. BAB BP189.65.M8. D8 2023
- Emerit, S. & Louvre-Lens. (2017). Musiques ! Musée du Louvre-Lens. ACL N8226. M8 2017
- Garcia-Ventura, A. (2018). The study of musical performance in antiquity. Cambridge Scholars Publishing. ACL N8226. G3 2018
- Gülgönen, S., & Bélis, A. (2009). Des lyres et cithares. Les Belles Lettres. TXT PA3015.M87. L88 2010
- Hickmann, H. (1979). Catalogue d’enregistrements de musique folklorique égyptienne. V. Koerner. EGY ML164. H5 1979
- Jan, C. von. (1995). Musici scriptores graeci. B.G. Teubner. TXT PA3404
- Martin, E. (1953). Trois documents de musique grecque. C. Klincksieck. HCL ML167. M3 1953
- Nielson, L. (2021). Music and musicians in the medieval Islamicate world. I. B. Tauris. BAB ML3545, N5 2021
- Otte, M. (1994). Sons originels. Etudes et recherches archéologiques de l’Université de Liège. PHG GN799.A7. S6 (1992)1994
- Pöhlmann, E., & West, M. L. (2001). Documents of ancient Greek music. Clarendon Press. TXT PA3499.M8. P6 2001
- Power, T. C. (2010). The culture of kitharôidia. Center for Hellenic studies. HCL ML167. P6 2010
- Troelsgard, C., & Institute, D. (1997). Byzantine chant. Danish Institute at Athens. BAB ML3060. B881997
- Vendries, C. (2001). Chanter les dieux. Presses Univ. de Rennes. HCL BL775.M8. C48 (1999)2001
- Vendries, C., & Bélis, A. (1999). Instruments à cordes et musiciens dans l’Empire romain. Etude historique et archéologique (IIe siècle av. J.-C. / Ve siècle ap. J.-C.). L’Harmattan. HCL ML167. V4 1999
- Vincent, A. (2017). Jouer pour la cité. Editions de Boccard. HCL ML167. V5 2016
- Zanoncelli, L. (1990). La Manualistica musicale greca : Euclide. Cleonide. Nicomaco. Excerpta Nicomachi. Bacchio il Vecchio. Gaudenzio. Alipio. Excerpta Neapolitana. Guerini studio. HCL ML167. Z3 1990
Et pour aller plus loin et découvrir l’archéo-musicologie, voici un sélection d’émissions et de pistes sonores à explorer :
- France TV Premières notes (documentaire du 18/06/2026)
- France culture Les vendredis de la musique : harmonies mystérieuses à l’antique (émission du 28/01/2011)
- Harmonia Mundi Musique de la Grèce antique
- Le journal CNRS Sur un air de musique antique
- Images CNRS La recherche de la musique de l’Antiquité
- France culture : La science CQFD : archéologie musicale, c’est le luth final (émission du 22/08/2025)
- France culture : La fabrique de l’histoire Histoire du son 4/4 (émission du 3/09/2015)
- France culture : La fabrique de l’histoire Musiques et musiciens dans l’antiquité (émission du 27/09/2017)
- France Inter : La Terre au carré Aux origines de la musique (émission du 18/06/2026)
Emmanuelle Gayral, Bibliothécaire à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée
19 Juin 2026



































