L’historien de la pensée islamique, M. Arkoun définit cette discipline comme « un discours occidental qui vise la rationalité sur l’islam » ; il poursuit en précisant qu’il s’agit d’une « étude de l’Islam à travers les écrits des docteurs revendiqués comme tels par les croyants […] »[i] .Elle succède à l’orientalisme, tout en s’en distinguant. Ce dernier fut un mouvement intellectuel complexe qui allie à la fois un véritable esprit de curiosité envers l’altérité mais aussi une volonté de domination coloniale sous-tendue– du moins à ses débuts- par un complexe de supériorité civilisationnelle. Il s’agissait avant tout de connaitre les hommes afin de mieux les dominer ou les convertir.[1] L’islamologie, qui se veut une discipline scientifique, tente d’éviter les écueils que charrie l’orientalisme, en termes de vision et de méthodologie scientifiques.
1 – D’une place marginale à une meilleure représentation
Pour apprécier les spécificités de l’approche islamologique par rapport à celle de l’étude des religions en général, nous pouvons citer l’étude du sociologue Claude Dargent, [2]qui déplore la place marginale qu’occupent les études sociologiques religieuses dans leur ensemble. Sa critique vaut aussi bien pour le monde de l’enseignement et de la recherche que celui des publications. Ce phénomène s’est traduit, constate-il, par un décalage entre le retour des expressions religieuses sur le terrain et la pauvreté des études qui lui sont dédiées. Pourtant, les pères fondateurs de la sociologie avaient fait du champs religieux un axe d’étude primordial (Marx, Durkheim, Tocqueville, etc.). Cette place marginale de l’étude du religieux peut s’expliquer par le modèle historique de la laïcité française (rapport conflictuel avec l’Eglise) qui a contribué à un amenuisement du religieux au sein des institutions (laïcité) et des populations (sécularisation). A la mode depuis les années 80, l’expression du « retour du religieux » est fortement contestée par de nombreux observateurs, pour qui la religion n’a jamais disparue, elle a tout au plus pris des formes d’expressions différentes, (voir à ce sujet l’ouvrage de G. Corm[3]).
2 – Différence d’approches méthodologiques
Islamologie et histoire des religions souffrent d’une marginalisation, liée au rapport qu’entretenaient les institutions politiques et académiques à l’égard de la religion qui se traduit par une défiance. Plusieurs universitaires tels que Ali Merad, ont tenté, durant des années d’obtenir des pouvoirs publics la création d’une institution qui formerait des cadres musulmans qualifiés, dotés d’(un) esprit critique soutenu par une formation en sciences humaines. Il militait également pour un apprentissage du « fait religieux », dès le collège.
Contrairement à la sociologie religieuse, qui relève du Département de sociologie, l’islamologie n’a pas de chaire (s) propre (s), sauf dans les grandes écoles (EPHE, Collège de France…). Elle dépend, en général, du Département de langues, celui de l’arabe, ou de l’Orient en général, et plus rarement de celui d’histoire. Autre différence avec la sociologie, l’islamologie (classique ou traditionnelle) s’appuie principalement sur l’étude des textes (philologie, histoire) ; ce champ s’élargira plus tard à la faveur de l’approche de l’islamologie appliquée. Au plan méthodologique, importe-t-il de préciser que la sociologie se concentre plutôt sur le contemporain à travers un travail d’enquêtes (questionnaire). Là où le sociologue C. Dargent préconise un « athéisme méthodologique », M. Arkoun opte pour la promotion d’une approche « laïque ouverte » sur l’étude du « fait religieux », compréhensive et procédant d’une attitude critique face à la connaissance et non dictée par une idéologie militante qu’il nomme laïcisme. Pour ce faire, il appelait de ses vœux à réaliser une « Critique de la raison occidentale », héritée des Lumières.[4]
3- L’islamologie française face aux enjeux contemporains
Ce constat doit être relativisé puisque ces dernières années, un effort a été fourni pour rattraper le retard vis-à-vis des pays voisins, comme l’Allemagne qui a développé une longue tradition en islamologie et les anglo-saxons en général. De sorte que ce regain d’intérêt pour l’étude du phénomène religieux s’est traduit par la création d’un Institut français d’islamologie (IFI)[5] et la création de plusieurs postes d’enseignants-chercheurs. Dans cette perspective nouvelle, l’accent est mis surtout sur la nécessité de traduire des sources arabes vers le français et également d’ouvrages de références du français vers d’autres langues (arabe et anglais). Des bourses d’études ont été créés afin de soutenir les publications (actes de colloques, thèses ou encore la traduction de sources arabes en français). Afin de permettre une meilleure intégration de l’islam, des formations en islamologie ont été mises en place pour un public d’imams, de cadres associatifs ou tout simplement de curieux, intéressés par une approche scientifique de l’islam. Ces formations dispensées par des universitaires concernent plusieurs disciplines histoire et civilisation, droit musulman, art, spiritualité mais aussi une initiation à la laïcité. On peut mentionner celle nommée du « parcours M. Arkoun », dispensée par plusieurs universités lyonnaises.[6]
Aujourd’hui, l’islamologie tente de trouver sa place entre le rôle central de l’histoire, qui reste une discipline incontournable, et la science politique, souvent sollicitée , notamment par les médias, pour apporter des réponses et analyses aux phénomènes du « radicalisme » et du « terrorisme ». L’enjeu est d’autant plus important qu’il pèse sur les politiques nationales et internationales du pays.
4 – Les ressources documentaires comme support à la recherche
La région lyonnaise est dotée du 3ème fonds le plus important en matière de documentation islamologique, après ceux de Paris et d’Aix-Marseille.
Il faut signaler les bibliothèques des deux universités, celles de Lyon 2 et Lyon 3 , qui disposent d’une documentation riche et consistante. Elles s’adressent principalement à un public de premier cycle universitaire.
Celle de Lyon 2 (Université Lumière)[7] propose plus de 2800 titres sur le thème de l’islam, tandis que celle de Lyon 3[8], en compte environ 2600, avec une orientation pour le droit et la philosophie.
Il faut également mentionner la BM de Lyon[9] dont le catalogue offre plus de 3700 titres en lien avec l’islam. Elle a hérité du fonds de la bibliothèque des Jésuites dont la collection continue à être enrichie. Bien que cette institution soit ouverte à un large public, on y trouve beaucoup de références universitaires de premier et second cycle.
Par ailleurs, on se doit de signaler deux pôles plus spécialisés, destinés à un public d’étudiants avancés et de chercheurs que sont :
A) La MOM (Maison de l’Orient et de la Méditerranée)[10] dont le fonds orient médiéval et contemporain, est riche de plus de 12 000 titres, axés sur les sources historiques, notamment en arabe, ainsi qu’une riche documentation en diverses langues européennes (anglais, espagnol, …)
B) La bibliothèque de l’ENS Lyon (Diderot)[11] spécialisée en littérature et philosophie arabes, dispose de plus de 3500 références sur ces thématiques.
Enfin, il convient de signaler un autre lieu, bien qu’il soit de moindre importance. Il s’agit de la bibliothèque de l’université catholique (UCLY) avec plus de 1100 titres axés sur une approche/lecture chrétienne de l’islam et le dialogue interreligieux.
Cette riche documentation sur support écrit est complétée par des ressources en ligne (bouquets de monographies et de revues scientifiques)[12]. Une partie de ces ressources sont en libre accès[13].
En résumé, la documentation de qualité comme ressources et références s’avère être un facteur décisif dans le développement des études du domaine islamologique, au moins sur les deux derniers siècles.
En effet, après avoir connu un essor durant la colonisation (XIX-XXe s.), notamment avec le phénomène de l’orientalisme, lié au pouvoir colonial, les études sur l’islam se sont essoufflées dans les années 50, à la suite du mouvement de décolonisation. Il faudra attendre les bouleversements géopolitiques, à commencer par celui de la révolution iranienne en 79 et surtout les attentats du 11 septembre (2001) pour retrouver un regain de curiosité envers l’islam. La prise de conscience du retard de la recherche chez les pouvoirs publics, en France, par rapport aux voisins, intervient à la suite de l’alerte donnée par les chercheurs français. Pour y remédier, les pouvoirs publics ont décidé d’augmenter les moyens alloués à cette discipline.
[3] Corm (Georges). Pour une lecture profane des conflits : sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, La Découverte, Paris, 2012
[4] https://shs.cairn.info/la-pensee-arabe–9782130570851?lang=fr
[6] https://www.univ-lyon3.fr/parcours-mohammed-arkoun
[7] https://catalogue.univ-lyon2.fr/cgi-bin/koha/opac-main.pl
[8] https://bu.univ-lyon3.fr/catalogues
[9] https://catalogue.bm-lyon.fr/
[10] https://catalogue.frantiq.fr/
[11] https://www.bibliotheque-diderot.fr/catalogues
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
issamghedab (18 avril 2025). Place des études islamologiques en France : un bref état des lieux. Préfixes. Consulté le 15 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13ryp
Une réflexion sur « Place des études islamologiques en France : un bref état des lieux. »